LES DISPARUS

LES DISPARUS (Lost) - Daniel Mendelshon.
Six , parmi six millions.
Daniel Mendelsohn recherche… petite annonce via internet, via téléphone, via …
Petite annonce via le passé…


Pardonnez-moi si je parle ici de moi : un livre ne peut être lu que de façon subjective , à plus forte raison, celui-ci, car il m’a traversé de part en part ou plutôt s’est introduit en moi pour m’habiter comme un dibbouk.
Tous ces disparus autour de moi, tous ces morts sans sépulture qui flottent et m’accompagnent, absence toujours présente, toute mon ascendance dans cette voûte obscure, volute de fumée…
Toute ma famille de Pologne que je n’ai pas connue, tant du côté de ma mère que du côté de mon père je l’ai imaginée. Tous ces gens,je les ai fait vivre, personnages de vieilles bandes usagées de films en noir et blanc, avec des parties non impressionnées, personnages invisibles qui se déplacent en marche saccadée, comme dans les films muets 9,5millimètres.
De tous ces gens que je n’ai pas connus, qui me rendent orpheline de mon passé, sans racine (mais les juifs ont-ils des racines ?), je ne possède que trois photos : la première, sépia jaunie, représente en portrait la mère de ma mère, ma grand-mère donc - mot que j’emploie pour la première fois -, à côté de la soeur de ma mère , ma tante donc. Elles posent :  deux légers sourires tristes. La deuxième (je n’en ai qu’une photocopie, une de mes soeurs doit avoir l’original) représente ma mère : elle a environ seize ans. Debout devant une voiture,  Citroen B 14 ?  en costume, veste cintrée et jupe, le pied droit posé sur le marche pied, visage ressemblant étrangement à celui de ma fille Marianne. La portière de la voiture est ouverte : qui est ce jeune homme en pantalon golfes et chemise blanche qui tient le volant ? Un frère ? Un cousin ? Un amoureux ? Qui sont cette femme et ce petit garçon assis à l’arrière regardant par la fenêtre ? Qui est cet adolescent debout à l’arrière de la voiture avec sa casquette de petit juif polonais ? Sur la troisième photo (encore une copie), une femme assise sur un fauteuil (comme on trouvait dans les studios des photographes), le bras droit posé sur un livre fermé, une femme au port de tête altier, sourit.Ses cheveux sont recouverts d’une fine dentelle noire rehaussée d’un magnifique bijou, elle porte une robe brodée de grosses fleurs. Sur ses épaules, une sorte de mantille de dentelle assortie à celle de ses cheveux.
Qui est cette femme ? La mère de ma mère ou la mère de mon père ?
Entre nous, les quatre soeurs, les avis sont partagés !
Brouillard ! “Nuit et Brouillard”.
Seuls survivants, notre mère, notre père et un oncle, le frère aîné de mon père.
Pourquoi ne nous ont-ils rien dit ? Pourqoui n’ai-je rien demandé ? N’ai-je pas voulu entendre ?
Leurs souvenirs d’enfance, les pogromes, ils les ont emportés avec eux.
Ce qu’ils n’ont pas pu emporter avec eux c’est ce morceau d’histoire qui leur manque, ces années de shoah qui ont gommé à jamais le morceau de leur histoire.
Eux aussi ont imaginé… Pouvaient-ils nous raconter l’irracontable ?
Me voici donc arrivée à Daniel Mendelshon. Il était temps, me direz-vous . Daniel mendelshon est âgé de quarante sept ans. Il vit en Amérique où son grand- père a émigré bien avant la guerre. Il est universitaire, journaliste et critique littéraire.
Quand il était enfant, il avait coutume d’assister aux après-midis organisées par les juifs de Bolechow en Pologne (actuellement l’Ukraine). Tous ces vieux juifs avaient pour lui une affection toute particulère dûe au fait qu’il ressemblait étrangement à son grand oncle Shmiel Jäger, dont personne ne savait grand chose ou plutôt ne voulait rien dire, si ce n’est qu’il avait été tué par les nazis. Il avait  entendu des bribes de phrases dans lesquelles revenaient des mots comme : « violé, assassiné, tué par balles ».
Le petit Daniel interrogeait ces vieux juifs, son grand père aussi, qui lui parlait de son passé, mais ne répondait jamais quand il lui posait des questions sur Shmiel et sa famille. Il avait découvert une vieille photo représentant son grand oncle Shmiel, le frère de son grand père avec sa femme et ses quatre filles. Dès l’age de treize ans, après qu’il eût fait sa Bar Mitzwah, il n’eut de cesse  de récolter des renseignements sur la famille Jäger. Savoir à tout prix !Découvrir quel était le secret qui  tirait un rideau sur la mort de son grand oncle et de sa famille.
C’est comme cela qu’il se rendit compte que Shmiel, sa femme et ses quatre filles, les» SIX» auraient pu être sauvés ! En effet, il trouve des lettres dans lesquelles Shmiel demande à son frère Aby (son grand-père donc) de l’aider par de l’argent ou autre à se sauver et sauver sa famille de Bolechow où ils étaient victimes de pogromes. De la lecture des quelques lettres qu’il a pu se procurer, il s’aperçoit que Shmiel, qui avait été très riche, se retrouva ruiné, toutes ses richesses ayant été pillées par le régime nazi, aidé des polonais.
Son grand père a t-il répondu à ces appels au secours ? Daniel Mendelshon ne veut pas le culpabiliser et pour cela il entrecoupe son récit par l’introduction de passages de la Torah où l’on parle de Caïn et Abel, justifiant ainsi les actes de son grand-père. Magnifiques réflexions sur la jalousie entre frères !
De parabole en parabole, le récit avance… Hanté par ce non existant, ce trou noir, Daniel Mendelshon n’a plus qu’une obsession : savoir comment avaient disparu les six et quel visage ils avaient.
Vingt ans après la mort de son grand-père, Daniel Mendelsohn réussit à convaincre ses frères et sa soeur de se rendre à Bolechow sur les traces de Shmiel de sa femme et de ses quatre filles disparus depuis soixante ans !
Il retrace une enquête minutieuse qui durera cinq ans, qui les menera d’Uraine en Suède, du Danemark en Israël, voyage entrecoupé de retours à New York.
Course pour retrouver quelques survivants juifs ou non juifs, qui pourraient les avoir connu ou avoir entendu parlé d’eux ,  ayant conscience que quand les derniers seront morts, l’histoire de la Shoah ne sera plus connue que par les livres !
Véritable Odyssée !
Que dire de cette charmante Frances Begley, vieille femme juive qui raconte et raconte devant une tasse de thé, cette Frances Begley qui détient encore pour quelque temps, un peu de la mémoire qu’elle emportera dans la mort.
Les Disparus de Daniel Mendolshon (Flammarion) est un livre de 650 pages.
« 650 pages ! » me direz-vous, et même je vous vois soupirer et ajouter : “je n’arriverai jamais au bout ! Ce doit être ennuyeux !”
Détrompez-vous ! Ce livre est écrit comme un roman policier, on tourne les pages, on les tourne avec avidité, avec l’envie de connaître la suite.
C’est un gros livre certes, mais si on a du mal à continuer parfois, ce n’est pas par lassitude, mais parce qu’on arrive difficilement à soutenir cette histoire.
Les sanglots dans la gorge nous empêchent de continuer.

Daniel Mendelsohn a été distingué :
- en 2002 : Book of the year
- en 2006 : National Book Critics’ Circle Award, National Jewish Book Award
- en 2007 : Prix Médicis, Prix Fémina
Sarah Chaouat (décembre 2007)

Sarah Chaouat.

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