Patrick Modiano : « Le café de la Jeunesse Perdue »

Un homme qui marche, un homme qui arpente, un homme qui cherche, un homme qui quadrille certains quartiers de Paris.
De brouillard en zones d’ombre.
Topographe ? Détective ?


Mémoire, souvenir. Repérages
Mémoire en marche. Remonter le passé au présent.
Un homme qui sillonne et fouille sa mémoire en même temps que la ville.
Il marche et se souvient des rues des parcs, des silhouettes qui se profilent dans la brume et la mélancolie. Superposition de souvenirs, imagination, personnages flottants gris et indistincts.
Combien de fois cela nous est-il arrivé de croiser une personne que l’on croit reconnaître, qui nous fait penser à une autre personne qui est peut-être l’autre personne.
Les morts ne nous aident-ils pas à vivre ?
Combien de fois avons-nous le souvenir d’un lieu ou d’un fait sans être sûr de leur véracité ?
Dans tous ses livres, Patrick Modiano fait vivre le passé, son passé, son présent passé, son passé présent.

Fouiller dans les trous noirs de son identité. Qui était ce père juif qui fréquentait des gens louches pendant l’occupation ? Que faisait-il exactement, ce père? Éclaircir, sortir du noir et toujours y rester.

Dans tous ses livres, la même quête. Mais alors, tous ses livres ne sont-ils donc que des répétitions ?
Non, bien sûr, chaque livre est différent mais complète le précédent pour devenir «l’Oeuvre ».
Là il recherche Dora Bruder dans le livre éponyme, car il a trouvé un jour par hasard une petite annonce dans un journal datant de 1941 : « on recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux gris-marrons… ».
Là dans « La Petite Bijou » il suit, elle suit, cette femme au manteau jaune, sa mère?
Gris du passé, coloration du présent.
Là dans « Rue des Boutiques Obscures » (prix Goncourt 1978), c’est un amnésique, devenu détective par hasard, qui cherche à découvrir qui il est.
Ne sommes-nous pas tous amnésiques et ne cherchons-nous pas tous notre ascendance ?
Mémoire des juifs…
Dans son dernier livre « Le Café de la Jeunesse Perdue », Patrick Modiano n’a de cesse que de retrouver Louki, une jeune femme qu’il rencontrait au café « Condé », qui changeait de quartier quand elle rompait avec quelqu’un transportant son mal de vivre de quartier en quartier.
Qui est-elle cette Louki ? Qu’est-elle devenue ? Comment remonter jusqu’à elle ?
Et ce Guy de Vere, personnage étrange qui appelle les voix des morts…
Jeunesse perdue, années soixante, neige blanche.

J’ai cherché dans Paris, j’ai marché moi aussi sur les traces de cette Louki, épouse Choureau, Jacqueline Delanque. J’ai retrouvé ,moi aussi, le nom des rues des places des parcs, des hôtels.

Drôle de sensation que celle d’entrer dans un autre…
Quant à moi, je suis une inconditionnelle de Patrick Modiano.
Lisez-le ,imprégnez-vous de ce personnage si fragile, écoutez-le si vous le pouvez lors d’une émission de radio ou de télévision .Vous serez alors bouleversé, ému : Modiano cherche ses mots, il cherche encore et encore, termine souvent ses phrases par « bizarre », comme en suspens…
Un conseil : ne commencez pas par son premier roman: « La Place de l’étoile », histoire brouillée, traumatisme du juif persécuté, ne reflétant pas du tout le style de Modiano.
Et pourtant ce titre, magnifique titre : « La place de l’étoile » n’est-elle pas celle de l’Arc de Triomphe en même temps que celle du c½ur sur laquelle était scellée l’étoile jaune ?

Sarah Chaouat. Novembre 2007.