Autobiographie d’un Epouvantail de Boris Cyrulnik

9782738121653.jpgBoris Cyrulnik avait déjà écrit un livre sur la résilience me direz -vous. Certes, et cela avait fait grand bruit il y a quelques années. Tout le monde avait entendu parler de ce concept : tout être humain peut se sortir d’un traumatisme à condition d’avoir fait une rencontre, une rencontre avec la bonne personne.

Dans son livre Autobiographie d’un Epouvantail, Boris Cyrulnik va plus loin, affirmant qu’il n’y a pas de déterminisme, comme il est souvent dit : les enfants qui ont connu la maltraitance seraient eux-mêmes maltraitants, pour eux donc la seule solution serait la prison.

L’épouvantail, c’est cet enfant ou cet adulte, se cachant, n’osant pas parler de peur de faire peur aux autres, rejeté d’ailleurs par les autres, tel un épouvantail.

Bien entendu, un thérapeute peut aider ces gens à s’en sortir. Mais mieux qu’un thérapeute : une personne se trouvant sur son chemin et qu’il aurait eu le bonheur de croiser.

Il parle dans ce livre de tous ces gens meurtris, humiliés, repoussés par les hommes, ne se sentant plus êtres humains parmi les humains : après un deuil, une agression, une catastrophe naturelle, après la shoah, après les massacres au Darfour… les images d’horreur repassent sans arrêt. Il faut rompre l’isolement affectif et mettre en mots toute cette douleur.

Souvent, toujours, ces gens qui ont eu la chance de faire ces rencontres tranforment leur traumatisme en amour de l’art ou des autres : ces gens deviennent peintres, acteurs, musiciens, compositeurs, écrivains, enseignants, psychologues, psychiatres, médecins, etc, toujours à l’écoute des autres.

Pour la première fois Boris Cyrulnik se dévoile : il est lui-même résilient, il est cet enfant épouvantail : il a perdu ses deux parents en déportation et a réussi à s’évader à l’age de six ans. Il raconte comment, par qui, il a été sauvé. Il raconte la volonté qu’il a eu alors de s’en sortir : « à six ans et demi,j’avais clairement perçu que les hommes étaient fous… » Aucun misérabilisme dans son récit.

Quant à moi, permettez-moi de rendre ici hommage à une maîtresse d’école que j’ai eu du CE1 au CM2 : mademoiselle Hermel. Permettez-moi de lui rendre hommage dans ces quelques lignes.

J’avais donc sept ans. Mes parents mes soeurs et moi nous rentrions de zone libre (si peu libre!). Nous rentrions à Paris.

Nous étions en 1947. A Chateauponsac, où nous étions cachés, il ne fallait pas dire que nous étions juifs. Je ne savais d’ailleurs pas clairement que nous étions juifs. Finalement, le terme de juif était doublé pour moi d’un sentiment de honte, puisqu’il ne fallait pas en parler.

En classe, mon vocabulaire, pauvre, était truffé de mots en yiddish car mes parents, arrivés de Pologne depuis peu, avaient du mal à s’exprimer en français (à Chateauponsac, ils disaient qu’ils parlaient un dialecte alsacien).

Je me souviens clairement du jour où nous faisions des crêpes :  » il faut mettre de la pâte dans la « patelnien »  » dis-je. Me caressant les cheveux, avec douceur, la maîtresse rectifia : « poëlle à frire ».

A longueur de journée, elle rectifiait, sans le faire remarquer, calmement, toujours avec une caresse.

Un jour où la pluie faisait rage dans la cour de récréation, une camarade de classe, lors d’une dispute, me traita de « sale juive! ». Du tac au tac, moi, si frêle, si fragile, si timide, je lui assénai une gifle qui lui laissa une marque sur la joue.

Elle pleurait, criait. S’en était fait de moi ! Ma chère maîtresse, qu’allait-elle penser ?

« Pourquoi pleures-tu? » « Sarah m’a donner une claque ! ».

La maîtresse se tourne vers moi d’un air interrogateur : « elle m’a dit « sale juive! » »

La maîtresse ne fit aucun commentaire.

Le lendemain elle écrivit au tableau une récitation de Alfonce de Lamartine, récitation que nous devions apprendre et qui restera gravée à jamais dans ma mémoire, dans laquelle il est question d’un colporteur juif rejeté par une foule qui lui refuse une sépulture :  » la croix ne doit pas d’ombre à celui qui la nie, et ce n’est qu’à nos os que la terre est bénit « .

La femme du juif et les petits enfants pleuraient ,se lamentaient .

Lamartine ajoute :  » je fis honte aux chrétiens de leur dureté d’âme. Et rougissant pour eux pour qu’on l’ensevelit. Allez ! Dis-je et prenez les planches de mon lit !

Ces deux mots ont suffit pour retourner leur âme et l’on se disputait les enfants et la femme. »

Voilà ce que j’ai vécu. Voilà pourquoi j’ai voulu être maîtresse d’école moi aussi, pourquoi j’ai enseigné dans des quartiers déshérités à des élèves en difficulté.

Je veux ici offrir à votre réflexion cette phrase de Boris Cyrulnik :

« Tout ce qui peut mettre les maux en mots, leur donner à la fois un sens et une valeur, est une clé de résilience. »
Autobiographie d’un épouvantail de Boris Cyrulnik

Odile Jacob

Sarah Chaouat Majer. Octobre 2008