VLADIMIR VELICKOVIC à La Non Maison
Invitation au vernissage de tableaux de Vladimir Velickovic :Carton glacé,sobre , élégant ,papier beige,écru,sépia, barré d’un pansement scotché mal découpé .
Sur une bande horizontale :écriture anglaise,pointue et ronde à la fois,stylo plume ou feutre ,pointe fine,encre noire:»feux,corbeaux».Deux X formant croix barrés avecforce.
Deux reproductions occupent les pages intérieures : mes couleurs, mes traits, ma déchirure.
Du moi, dans ces coups de noirs ,dans le rouge, sang,feux :Thanatos massacrant Eros .Et ces fils tendus en grillages ,fils barbelés surmontés d’une tête de mort indiquant qu’au- delà…des corbeaux noirs picorent calmement ,trop calmement.
Vernissage à 18h en présence de l’artiste.
Il est à peine18 heures.
J’arrive un peu avant l’heure ,vieille habitude de mon éducation :l’exactitude n’est-elle pas la politesse des rois? Et puis j’aime être seule pour avoir le privilège de communier avec l’artiste .
Je pousse la large porte vitrée de la «Non Maison» qui accueille si bien puisqu’elle est « non maison» ,laissant donc de ce fait ,vivre pleinement, librement, l’artiste accueilli.
Quelques pas à peine et j’ai le souffle coupé, je reste figée,angoissée, horrifiée, happée ,rejetée .Je détourne mon regard,heureuse de voir arriver vers moi Michèle Cohen qui vient m’accueillir avec tant de douceur.Connaissez-vous ce peintre?oui de nom ,un artiste mondialement connu mais je n’ai vu aucune de ses oeuvres.
D’autre personnes arrivent .Michèle Cohen s’éloigne.
Des tableaux ou plutôt des chocs :blanc,noir,gris rouge,blanc,noir ,gris ,rouge…
Agressée,je reste immobile : des pitbulls aux gueules grimaçantes, aux crocs bavant le sang,pitbulls aux yeux effrayants qui s’élancent vers moi,vers ces corps sans tête pendus par les pieds ,rats grouillants autour de ces corps sans tête dont les muscles se débattent dans un ultime effort si bien restitué par les traits précis et violents de la plume et du pinceau de Vladimir Velickovic, rats qui font revivre aussitôt dans ma mémoire ces années de guerre où nous vivions cachés dans cette petite maison sans lumière .Rayon de lune passant par la lucarne éclairant faiblement l’ombre des rats qui filaient autour du poêle à charbon.
Corbeaux, silhouettes paisibles attendant le moment propice,corbeaux lourds et lents guettant ce moment patiemment car ce moment viendra.Massacre sans retour.
«Splendeur de la catastrophe» : très beau titre du livre de Michel Onfray décrivant l’oeuvre de Vladimir Velickovic.
Mais, me direz-vous, peut-on raconter l’ineffable? Peut-on nommer l’innommable?
Quels mots sont assez puissants, quelle peinture assez expressive pour crier l’horreur? La puissance des mots ,la figuration de la peinture ne sont-elles pas justement réductrices? Claude Lanzmann l’a très bien démontré dans son film :Shoah.
Alors me direz-vous ces corps, ces chiens, ces rats, ces corbeaux,cela ne frise t-il pas un peu le grand-guignol?Non!Cent fois non!Car Vladimir Velickovic ne laisse pas juste à voir. Artiste authentique, il nous donne à penser.Ces dessins aux traits précis :corps ,chiens, rats ,oiseaux prédateurs ,filets de sang, brouillard de feu ,ces dessins simples au fond nous invitent à entrer dans le passé douloureux de l’artiste
Un passé usé,fatigué mais toujours présent.Vladimir Velickovic peint souvent sur des supports de récupération :vieux cartons d’emballage,papier kraft éraillé sur lequel les tampons postaux se mêlent aux timbres oblitérés,aux bouts de ficelle râpée,aux adresses anciennes et nouvelles,pansements,collages ,rafistolages.
Homme en fuite qui s’est posé. Pour combien de temps?
Artiste qui donne à penser : car enfin pourquoi ces animaux? Pourquoi pas des hommes qui tuent des hommes?Car ce sont bien des hommes qui massacrent des hommes.
Ces hommes sont-ils encore des hommes quand ils ne sont plus qu’instinct animal?
Oui ces hommes sont des hommes.
Vladimir Velickovic nous montre finalement l’homme en tant qu’il est double : humain et inhumain, homme et bête, Diable et Bon Dieu à la fois.
Les gens autour de moi se bousculent :des bribes de phrases :»dur,violent ,choquant»…
Personne n’est indifférent.Les gens veulent savoir mais savoir quoi?
Le vernissage doit avoir lieu en présence de l’artiste.Cela me revient à l’esprit.Je fends la foule du regard.Inutile de le chercher,je sais que c’est lui.J’en ai l’intuition :pas très grand ,mince ,chevelure argentée teint pâle,vêtu d’un élégant costume de lin noir, col « Mao », chemise blanche en coton brut.Fil rouge à la boutonnière : blanc ,noir, gris ,rouge. Vladimir Velickovic triture entre ses doigts fins et fermes une écharpe de laine noire à franges dont il ne sait que faire .Echarpe roulée en boule qu’il tend finalement à Michele Cohen.
Regard bleu ,passé, éteint et vif , introspectif.
Je ne m’approche pas.Que me répondrait-il qu’il n’ait déjà dit dans ses tableaux?
Des questions fusent autour de lui:»comment avez-vous…pourquoi avez-vous…vous souvenez-vous»?mais sait-on comment,pourquoi quand on est artiste ?Cela me fait penser au dernier livre de Amos Os . :»Vie et Mort en deux rimes» :réflexion sur l’écriture .
«J’ai toujours peint ce que l’homme est capable de faire à l’homme»a déclaré Vladimir Velickovic lors d’une de ses interviews.
Sait-on seulement pourquoi?
Sarah Majer Chaouat Juin 2008
Feux,corbeaux
Vladimir Velickovic
Petites toiles,lithographies,collages
Exposition du 19 juin au 14 août
Du jeudi au samedi de 14h à 19h
La Non Maison
22 rue Pavillon
13100 Aix en Provence 06 24 03 39 31
Grandes toiles
Exposition du 15 juin au 6 juillet de 16h à 19h
Les Lamberts 13120 Vauvenargues . 04 42 24 98 63



